L' expression "faire le mur" avait pour moi une connotation d' héroïsme.
C' est surtout des proches de la famille, des voisins, des copains qui avaient magnifié cet acte dans ma tête de gamin plutôt prudent de nature. Les militaires notamment, prenaient un malin plaisir
à vous raconter leurs sorties nocturnes après avoir" fait le mur".
A st- Charles, quelques-uns s' y sont risqués.
Avec mon voisin d' étude, Bellot, au physique impressionnant, il avait été champion de France de lancer du poids, nous décidâmes un soir de nous lancer dans cette aventure.
Nous le fîmes une première fois, qui passa totalement inaperçue, pour aller voir dans un bar, une épreuve du championnat du monde de ski qui se déroulait au Chili. Les français étaient les
vedettes de ce sport en 1960 ; avec le décalage horaire les épreuves étaient retransmises dans la soirée à la télé. Notre absence ne fît pas de vagues.
Forts de cette expérience, il nous prit l' envie d' aller au cinéma à la séance de 22 heures. Nous avions choisi un film à l' affiche un tant soit peu aguichante. Je ne me souviens plus du titre,
mais c' était avec Pascale Petit et Gianni Esposito.
L' actrice que l' on appelait familièrement P.P. était souvent mise en concurrence avec B.B., mais elle dévoilait beaucoup moins ses charmes, ce qui lui a certainement coûté beaucoup dans sa
carrière restée en demi-teinte.
Enfin bref, même en noir et blanc elle était très belle. Elle avait été révélée par le film de Marcel Carné :"Les tricheurs" et elle joua dans "La Novice" avec
Belmondo
Le MUR de St-Charles mesurait au moins 4 m de haut, il y avait sur le "faîtage" des culots de bouteilles cassées, le genre de truc à vous dégoûter d' avoir envie de tenter une évasion. Cependant,
sur deux à trois mètres, les verres brisés avaient été enlevés, on ne sait pourquoi. Tous ceux qui décidaient un soir ou l' autre de faire le mur, passaient par là. Il fallait d' abord
escalader comme un mur d' alpinisme en s' accrochant aux moignons des pierres. Une fois à cheval sur l' arête, il fallait alors se jeter dans la rue noire. Bellot avait plus de force
que moi, mais il était aussi plus lourd. Cela se passa correctement mais ce ne fût pas une partie de plaisir. Nous vîmes bien un rideau bouger sur la façade d' en face, mais cela ne nous empêcha
pas de filer au cinéma.
Nous regardâmes ce navet (il faut bien appeler les choses par leur nom) sans grand plaisir, d' autant plus que Mlle Petit ne daignait pas en montrer plus qu' un décolleté à peine audacieux.
Vers minuit, retour par le même chemin, je n' en ai aucun souvenir jusqu' à la rentrée au dortoir.
A peine couché, une lampe s' est braquée sur moi. J' ouvris un oeil et je reconnu l' économe, petit homme ensoutané dont j' ai déjà parlé. Celui-ci
s' esquiva sans bruit et je somnolais jusqu' au matin.
Au réveil mes deux compagnons de chambrée m' avertirent que l' économe, probablement renseigné par le voisin du lycée qui avait tiré son rideau au moment de notre escalade, était venu constater mon
absence avec sa lampe torche .
Quand je repense à cet épisode je me dis que ce n' est pas étonnant que la Gestapo était inondée de courriers de dénonciation pendant l' occupation...
Je m' attendais donc à être convoqué dans la journée par l' économe. Nous décidâmes avec Bellot de la jouer "séparé, chacun de son côté".
Je partis à la recherche d' un programme des chaînes radios, et j' étudiais particulièrement les programmes de France-Musique qui passaient au moment du film. Mon plan était simple : de 22h
à minuit,j' écoutais une retransmission d' un concert qui me tenait beaucoup à coeur, sur mon petit poste, dans le foyer au sous-sol.
C' était illicite évidemment, mais beaucoup moins répréhensible que d' aller regarder le décolleté de Pascale Petit au cinéma.
Je fûs appelé dans la matinée et je me suis retrouvé une nouvelle fois en face de l' économe. Il m' expliqua qu' il avait constaté mon absence et je lui expliquais avec un aplomb qui m' étonne
encore aujourd' hui ce que je viens de vous indiquer. Il me répondit qu' il était passé près du foyer et qu' il n' avait pas vu de lumière. Je lui rétorquais que je préfèrais écouter la musique
dans le noir.
S' il avait dit alors : "Je suis rentré, j' ai allumé la lumière et je ne vous ai pas vu." J' étais marron. Mais il ne l' a pas fait et je m' en suis sorti, soulagé mais pas indemne. La couleuvre
eût du mal à passer dans le gosier de l' économe....