Et pourtant, et pourtant, je n' avais pas loin à aller pour espérer me faire des amies.
A deux maisons de la nôtre, vivait une famille dont le père était "Fondé de pouvoir" dans l' entreprise où mon oncle travaillait. J' avais compris que ce titre voulait dire en gros: "chef
comptable", à une époque où tous les calculs se faisaient encore à la main. Il était le numéro 3 de la société. Sa maison était une maison de fonction, aussi modeste que la nôtre.
Il avait une femme et surtout deux jeunes filles de mon âge, blondes et
"à croquer".
Elles étaient si belles qu' une foultitude de garçons faisait le siège de leur maison le soir venu. Du moins quand le temps était au beau fixe. Leur façade comportait une porte d' entrée et une
grande fenêtre protégée par une rambarde en fer forgé qui faisait comme une espèce de faux balcon. Leur maman ne leur permettait pas de sortir, elles ouvraient donc la fenêtre et discutaient des
heures avec les garçons juchés sur leur vélo.
Ma tante et sa mère y trouvaient un peu à redire, bien que cela ne dérange personne. Elles faisaient des allusions concernant une "lanterne rouge" auxquelles je ne comprenais rien.
Moi-même, j' étais jaloux. Mais de quoi ?J' étais surtout en colère contre moi-même d' être si timide que je ne leur avais jamais adressé la parole.
Un de mes bons copains de classe m' avait laissé entendre que je ne leur étais pas indifférent, il paraît qu' elles me trouvaient un peu "bêcheur".
C' est un adjectif qui a disparu du vocabulaire des jeunes et qui veut dire "hautain", "qui ne veut pas se mélanger". Dieu sait si j' aurais bien voulu me mélanger mais avec le moins de concurrents
possible...
Une fois je suis allé sonner chez elles pour remettre un courrier qui
s' était égaré . Les deux sont venues m' ouvrir en courant, puis leur maman est arrivée et m' a remercié avec une voix qui m' a frappé par sa délicatesse.
Je n' ai guère eu d' autres occasions de les rencontrer, je ne les ai jamais croisées en ville. Rien. Il me fallait sans aucun doute affronter la concurrence et tenir conférence sous leur fenêtre,
mais c' était contre ma nature. Après tant d' années, il ne me reste même pas leur prénom, seulement l' image assez précise de leur visage et de leur tenue favorite : une jupe large à volant
descendant à mi-jambe et un chemisier très sage assorti. Les jeunes filles ne portaient pas encore le jean et ne montraient pas leur nombril...
si c'est la photo des jumelles que tu n'as pas osé aborder , tu dois drolement le regretter maintenant ; toi qui aime les jolies femmes elles sont à croquer !!!!