ma vie depuis ma naissance entrecoupée d' un compte rendu de mes lectures favorites et de coup de coeur particulier sur l' actualité
Quand mon oncle eut atteint un certain niveau de vie, il n' eût de cesse que de chercher une petite fermette pour y passer le dimanche après-midi et y respirer l'
air pur de la campagne. Ma tante ne disait trop rien à ce sujet...du moment que ça plaisait à l' oncle, c' était le principal.
Il y eut d' abord "les Tuffettes", cette chaumière se situait à l' intérieur même de la propriété du patron, à Mirson , dont j' ai parlé précédemment. Pour y accéder, il fallait traverser une
lande de bruyères, puis emprunter un chemin rocailleux grimpant sur un terre-plein où se situait la fermette.
C' était quasiment une ruine. Quand nous l' avons connue, elle était habitée par une famille de pauvres gens que l' on ne pouvait pas mettre dehors, quoique le dedans n' était guère mieux que le
dehors. Ils couchaient tous ensemble, ils avaient des enfants incestueux, pire que chez les Thénardiers...Vous n' allez pas me croire, mais dans ces années 50-60, certains coins de la Sarthe
étaient très arriérés.
Mon oncle pour son travail, avait besoin quelquefois d' aller négocier avec des paysans pour le rachat d' un bout de terrain nécessaire au passage d' une route ou d' un chemin. Il nous racontait
avoir vu les paysans coucher à côté des animaux, pour bénéficier de leur chaleur, il nous racontait avoir vu une table de cuisine avec des évidements creusés dans le bois pour servir d'
assiettes. La vaisselle était vite faite : la paysanne jetait un seau d' eau à travers la table et on pouvait s' installer pour discuter le coup autour d' un verre de cidre. Le département de la
Mayenne était paraît-il encore plus arriéré.
Pour en revenir aux Tuffettes, nous y allâmes passer quelques dimanches après-midi. Fort heureusement, on en resta là. J' avais oublié de vous dire qu' il n' y avait ni eau, ni électricité.
Généralement, en arrivant dans la propriété du patron, mon oncle me laissait conduire, ce qui n' était pas pour me déplaire. Ensuite j' allais vagabonder le long des chemins bordés de murets de
pierre et l' oncle et la tante s' en allaient de leur côté ou discutaient avec les pauvres gens.
Quelques années plus tard, il y eut "Le Moulin". C' est le dentiste Ménard, revenu de son escapade désastreuse à Madagascar, qui avait mis l' oncle sur cette piste. Lui-même avait fait l'
acquisition d' une assez jolie bâtisse au bord de l' eau. Jouxtant cette propriété, il y avait un genre de grande dépendance bien construite, 4 murs et un toit, une seule grande pièce avec
cheminée. Ce bâtiment avait séduit l' oncle. La tante, comme
d' habitude, n' avait pas dit non. Il y avait autre chose qui attirait l' oncle,
c' était l' ambiance qui régnait chez les Ménard. La nouvelle madame Ménard était jeune et belle, on dirait maintenant "très bimbo". D' après ma tante, Ménard l' avait trouvée près de
Pigalle...Qui sait ? En tous cas, elle était très gentille, simple et intelligente. Les Ménard avait un couple de jeunes amis très sympas également et je dois dire qu' il y avait de l' ambiance à
table, ce qui changeait de nos repas lugubres au Mans, entre l' oncle , la tante, les deux grand-mères et moi qui n' avait rien à dire.
Ma tante m' avait confié une fois :" Tu sais, je ne peux pas dire que ça me plaise fort de fréquenter ces gens-là, mais ton oncle est plus gai quand il est avec eux, ça le change et je suis
contente avec ça."
Finalement, après avoir gratté un peu les murs, l' oncle ne persista pas et
l' épisode du "Moulin" s' arrêta brutalement. Si brutalement, que j' ai toujours à la maison, un livre que madame Ménard m' avait prêté en me le recommandant : Les Eaux Mélées de Roger Ikor, le
prix Goncourt de cette année-là, lu et relu depuis.
Il est arrivé que tout ce petit monde vienne finir le dimanche à la maison.
Ma tante trouvait toujours quelque chose à manger. Il est même arrivé que madame Ménard, la "bimbo" se trouva mal.
On l' allongea dans la grande chambre, elle demanda alors que l' on appelle un de leurs amis docteur, lequel devait être ravi...d' être dérangé un dimanche soir à 22 h...
Celui-ci, d' ailleurs, dit en aparté à mon oncle, que la dame jouait la comédie et que ce n' était pas la première fois.
Mon oncle finira sa vie dans une grande demeure au Gros Theil, près du Neubourg dans l' Eure
, ce fût le rêve de toute une vie. Malheureusement, il n' en profita pas longtemps.