Pour certaines choses, c' est mon oncle qui
décidait.
Depuis un petit moment, ma tante et moi faisions sentir à l' oncle que nous passions pour des arriérés du fait que la télé n' était pas entrée dans notre foyer.
Je pense que c' est à la suite du GP de Monaco 1956 qu' Albert commença à prêter attention à notre requête. Nous avions écouté ce Grand Prix à la radio dans la voiture. Ce fût une course à
rebondissements et le commentateur, Tommy Franlin, en avait perdu la voix. Ma tante était aussi passionnée que moi pour la Formule 1, même si nos favoris étaient différents. Bien évidemment à
chaque rebondissement, on lançait à qui voulait bien l' entendre :" ah ! si l' on pouvait voir ça à la télévision, et le Prince Régnier, et la princesse Grâce !!!!
Mon oncle connaissait un bricoleur de génie, genre professeur Tournesol, pas bavard, mais efficace soi-disant. Il avait installé une stéréo dans la maison de campagne du patron d' Albert, à Mirson,
à 25 km du Mans. Sur cette lancée, mon oncle lui avait demandé d' installer sensiblement la même chose chez nous. La musique devait s' entendre à la fois dans la véranda et dans la salle, les
hauts-parleurs dissimulés dans des pots de fleurs ou des dossiers de banquettes. En fait de stéréo, je n' ai toujours entendu qu' une affreuse friture de sons. Il faut dire que mon oncle avait d'
énormes qualités, mais que dans certains domaines, il n' avait aucun goût. En musique, certes, il aimait Brassens, mais surtout pour les textes un peu lestes de certaines chansons. En peinture,
rien ne l' émouvait, en littérature, il ne lisait que des livres sur la politique ou l' histoire. En vin, il n' y connaissait rien. Question d' éducation me direz-vous ? Je vous répondrai que mon
père ayant eu la même éducation que lui, appréciait pourtant toutes choses.
Donc, quand j' ai su que c' était Tournesol qui allait s' occuper de notre télé, je m' attendais au pire. En fait, ce brave homme achetait les pièces détachées et les
assemblait lui-même...
Les semaines passèrent, ne voyant rien venir, ma tante m' emmena un jeudi après-midi voir de plus près si la partie de meccano était bien engagée chez l' électronicien. Il avait un petit atelier
dans une rue perpendiculaire à la rue Nationale. Je ne vous dis pas le bazar ! Je connais un de mes amis qui a un pareil capharnaum chez lui. Je crois qu' ils se seraient bien entendus ensemble.
Notre homme était là et il nous rassura à demi-mot, je vous ai dit qu' il n' était pas bavard, il s' économisait en disant seulement la moitié des mots...
Après quelques semaines d' attente, nous fûmes enfin livrés.
Le téléviseur devait bien peser une tonne, il ne portait aucune marque évidemment. Il fallut installer une antenne et régler les chaînes...blague...LA chaîne.
Pour tout vous dire nous eûmes droit à une image sautillante et palotte pratiquement tout le temps que fonctionna cette télé. Personne n' osait formuler une quelconque remarque, surtout pas moi. Je
n' en ai pas beaucoup souffert car après dîner, je partais généralement travailler dans ma chambre, c' est seulement le dimanche après-midi que je maudissais Tournesol en regardant Raymond
Marsillac.
Mes parents avaient la télé depuis pas mal de temps, mais c' est Germain à Caulières qui a eu la première de la famille.
La première aussi peut-être du village. Les voisins venaient frapper à la porte les soirs où on passait "36 chandelles" avec Jean Nohain. On poussait la table, on ramenait des chaises de la salle à
manger et on regardait dans un silence religieux la petite lucarne. Seuls les hôtes, Germain et Antoinette se permettaient des réflexions. Le programme terminé, chacun retournait dans sa
"chacunière" comme disait Robert Merle, heureux d' avoir rêvé un peu à la vie parisienne.