En septembre 53, je rentrais en 6°. Je restais chez les "Frères", rue de Lorraine, mais je passais dans la cour des "grands". Comme c' était une école de
"pauvres", il n' y avait pas de prof de latin. L' école compensait habilement en mettant au programme du dessin technique, et c' est vrai que cela m' a servi plus tard. Ils tenaient à me garder et
moi, je ne tenais pas à aller ailleurs.
J' y avais mes copains et c' était facile de s' y rendre car nous habitions toujours au même endroit, à un petit Km.
Dans les collèges plus "huppés", le passage à la 6° condamne les élèves à avoir plusieurs profs. Chez les Frères, j' ai eu droit à 3 profs en 4° seulement. En 6° comme en 5°, c' est le même
qui assumait toutes les matières. Cela présentait beaucoup d' avantages, notamment nous n' avions pas de lourds cartables à transbahuter d' une salle à l' autre. Nous avions notre bureau pour l'
année.
Frère François était comme ses confrères, très moderne d' esprit. Sa spécialité, c' était l' anglais, ce qui tombait bien pour une première année, mais il y tâtait pas mal en physique
appliquée. Il avait une passion : la construction de robots. C' est la première fois que nous entendions prononcer ce mot là. . Frère François passait ses nuits à bricoler des jouets-automates. Les
"choux-choux" étaient au courant de l' avancement des travaux et nous attendions tous avec impatience de découvrir le monstre qui obéissait à distance. Vers la fin de l' année scolaire, nous pûmes
enfin le voir. Le Frère nous avait amenés dans une sorte de grande classe vide aménagée sous les combles. L' engin était là, sorte de petit garçon en ferraille juché sur une mobylette. Le Frère
avait une télécommande à la main et le faisait rouler, arrêter, tourner dans tous les sens. Il nous disait à l' avance ce qu' il allait faire pour bien nous faire comprendre que l' engin était à sa
merci. Aujourd' hui, mon petit-fils possède une dizaine de voitures télé-commandées
qui ne l' impressionnent pas le moins du monde. En 1954, cela paraissait impensable de faire obeïr un jouet à distance.
C' était l' année où l' on étudiait l' Egypte antique, nous avons fait beaucoup de vases en cours de dessin, qui n' étaient magnifiques que dans notre esprit.
Cette année-là, nous étions donc dans la cour des grands. Quelquefois des groupes se formaient, invariablement, c' était un grand qui racontait des histoires salaces qui ne faisaient rire que lui
parce que personne d' autre ne comprenait. C 'était souvent un redoublant...
En partant en vacances à Pâques, le Frère, je le vois encore, un sourire en coin et les mains dans les poches, nous dit : " Ne faites pas trop d' amitiés à vos cousines, on commence par
les cousines et on continue avec les voisines..."
Peut-être que ça lui rappelait quelque chose...
Pour moi, des nuages noirs s' amoncelaient, qui allaient déclancher une tempête dont je ne sortirais jamais tout-à-fait indemne.