J 'ai retardé le plus possible la narration de cet épisode douloureux, mais il faut bien y passer...
En 1954, je devais faire ma "première communion", appelée encore "communion solennelle", la communion "privée" s' étant faite depuis 2 ans environ, mais dans l' intimité. Encore de nos jours, bien
que la fréquentation au caté ait bien diminuée, c' est toujours l' occasion d' une fête pour les familles dont un enfant fait sa "profession de foi" comme on dit maintenant.
Dans l' esprit de la tante, ma communion devait se célébrer au Mans puisque
j' allais au caté au Mans, même si c' était des cours intégrés au programme scolaire, et dans l' esprit de mes parents, pour des raisons de commodités, il semblait plus approprié de la faire
à Moreuil (en s' arrangeant avec le curé), de cette façon, la famille de ma mère pourrait venir plus facilement. Les discussions allaient bon train depuis Noël, mais un autre évènement allait
les envenimer et déclancher un cataclysme familial.
Je vous rapelle encore l' absence de téléphone dans la plupart des foyers en 1954.
Mon père avait la gentillesse de m' adresser une lettre de temps en temps. Un jour, j' en reçois une qui me fait bondir de joie. " Mes parents vont avoir une auto, elle est commandée, c' est la
Dyna 54 !", j' allais annoncer la bonne nouvelle à ma tante et à sa mère. Et là, plutôt que de participer à ma joie, ou pour le moins de la comprendre, je vois Simone qui devient blême et
qui me rétorque : " Une Panhard, c' est pas solide, la nôtre, la traction est peut-être moins clinquante, mais elle est plus sûre." Pas un mot de plus, visage fermé, dédaigneux. Du haut de mes 11
ans et demi, je tombais de haut. Moi qui imaginais tout ce que nous pourrions faire avec une auto pendant les vacances, une auto c' est la liberté !, liberté d' aller à St-Clair quand on avait
envie, pas d' attendre le bon plaisir du charcutier Bernard ou du plombier Lenglet lesquels nous conduisaient parfois, liberté d' aller voir les matches de foot qui se jouaient à l'
extérieur...etc...En plus, cette voiture que mon père avait choisie, faisait la une des journaux depuis plusieurs mois : "la Dyna 54, 6 places, 6 litres aux 100, 6 CV, 130 à l' heure !" . Mon
enthousiasme de gosse cassé, brisé comme un cristal qui éclate, la tante ajouta pour clore le chapitre :
"Si tes parents achètent une auto, ils pourront payer le restaurant pour ta communion." Ambiance !
A Pâques, on me mit dans un train pour les vacances à Moreuil, j' avais
l' habitude. Les premières fois, j' ai un peu stressé pour le transfert de la gare Montparnasse à la gare du Nord en Taxi, mais cela s' est toujours (à peu près) bien passé.
A peine arrivé à Moreuil, j' ai évidemment "vidé mon sac" en rapportant les paroles de la tante au sujet de la Dyna. Je pense que n' importe quel gamin aurait fait de même. Colère noire de mon
père, qui était très "soupe au lait".
Durant les vacances, mon père s' assura que je pouvais faire ma communion à Moreuil avec une autorisation simple de la paroisse du Mans.
Je voyais les jours passer et j' envisageais très sérieusement de ne pas retourner au Mans. Mon père n' y voyait pas d' inconvénient.
Au bout des 2 semaines, Albert et Simone vinrent me rechercher. Simone aussi blême et coincée que lorsque je l' avais quittée, Albert toujours aussi peu bavard. S' engagea une discussion âpre au
sujet du prix du restaurant pour le repas de communion, manifestement les points de vue étaient inconciliables.
Mon père lâcha à la tante, cette phrase qui fit mouche : " des catholiques comme vous, il y en a de trop! ". Le vase avait débordé depuis longtemps, là il se répandait par terre...
Il ajouta qu' il n' irait pas à ma communion, ni ma mère, ni personne de la famille de ma mère, ni mes frères, bien sûr.
Nous reprîmes la route du Mans. J' avais un bloc de pierre à la place de
l' estomac. On passa par Paris, ma tante voulait voir la Sacré-Coeur...J' ai tout de suite senti qu' elle avait décidé de ne plus m' adresser la parole. L' oncle ne disait rien. Contrairement
à l' habitude, elle faisait semblant d' être très en forme pour bien me faire remarquer que j' étais partie négligeable.
J' ai vécu jusqu' à ma communion, c' est à dire environ 6 à 7 semaines sans un mot d' elle. Elle interdit à sa mère de me donner la petite pièce qui chaque semaine me permettait d' acheter
"Coeur Vaillant" , prétextant qu' il fallait faire des économies pour m' acheter un chapelet. Et toujours cet air de beaucoup
s' amuser avec les autres et de m' ignorer totalement. J' ai pensé plusieurs fois à la fugue, mais je n' avais pas assez d' argent de poche. Ha ! si le portable avait existé ! Pas un geste de
soutien de l' oncle qui préfèrait partir plus tôt et rentrer plus tard...
Quelques jours avant la cérémonie, les filles Le Tynevez vinrent m' apporter leur cadeau. Ce fût à ce moment-là que Simone m' adressa de nouveau la parole. Je l' ai toujours ce cadeau, une très
belle reproduction de Philippo Lippi acheté dans une galerie de la rue de Rivoli, une vierge en prière très belle.
Un de leur neveux était invité, cela me fit quand même un bon copain pour remplacer mes frères. Mon parrain et oncle Camille est venu, puisqu' il habitait Le Mans, je ne me souviens plus si René
est venu. Du fait que la tante me parlait à nouveau, mon estomac s' est décoincé, j' ai du pleurer à un moment ou à un autre, mais j' ai relativement bien supporté l' absence de mes parents.
Ces 6 à 7 semaines restent forcément gravées dans ma mémoire, on peut pardonner, mais on ne peut pas oublier. Peut-être en ai-je tiré du bénéfice en m' endurcissant pour des épreuves futures ? Je
ne sais pas, je m' en serai bien passé en tous les cas.
La Dyna 54 n' a jamais été livrée, les délais s' éternisaient. Mon père a
revendu son contrat et est allé acheter une Frégate chez... Tellier bien sûr.
je comprends que ces souvenirs de communion restent bien dans ta mémoire. Pas facile de passer une telle cérémonie sans être entouré de tous te frères . Cela t'as sans doute forgé le caractère que tu as . Bon 1 mai et à + de te lire<br />
Thérèse