Lorin était un solitaire. Tout juste avait-il un camarade qui lui vouait une admiration sans borne. Pour le reste de la communauté, il était transparent, silencieux,
indifférent.
Mais il se distinguait par quelques coups fumants comme celui décrit plus haut.
Ce n' était rien cependant à côté de ce qu' il mijota et organisa en une nuit, seul avec son "homme de main".
Cela se passa dans la nuit du samedi au dimanche.
St-Charles était une grande bâtisse avec de grands couloirs, des murs hauts de 4 m. Pour décorer toutes ces cloisons austères, il y avait de gigantesques tableaux ou plutôt des photos de
peintures encadrées. Elles étaient là depuis des siècles...Vous dire un nombre, c' est difficile, vu le nombre de couloirs et leurs longueurs, disons une cinquantaine.
Un dimanche matin, nous vîmes avec stupeur, mais aussi beaucoup de joie, tous ces cadres descendus par terre et tournés à l' envers. ...Ils ne plaisaient pas à Lorin...
Nous sûmes assez vite que c' était lui et son comparse bien qu' il ne pipa mot.
Vers 10 h, nous avions grand' messe.
Après la mise en place de tous les internes dans l' immense chapelle (une petite cathédrale), le préposé à l' armonium s' installa pour accompagner le premier chant. Damned ! L' armonium ne
fonctionnait pas, il n' y avait pas de réserve d' air, le moteur sensé fabriquer l' air était déconnecté. Donc pas d' accompagnement...
On sentait l' énervement gagner les rangs des ecclésiastiques et le fou rire s' installer chez les élèves qui firent tout de suite le rapprochement avec les tableaux
des couloirs.
Vînt le moment du sermon qui se faisait à l' ancienne, du haut d' une chaire.
J' imagine que le texte était prêt pour admonester le ou les auteurs du chahut. L' économe, dont je reparlerai plus tard, était un petit bonhomme pète-sec, que je n' ai jamais vu sourire, c'
était lui ce jour-là qui officiait. Il monta quatre à quatre les escaliers et en haut, patatras...il trouva la chaire bloquée par des prie-dieu empilés et formant barricade.
De nos places, on avait du mal à voir ce qui se passait, mais on vit le petit homme devenir rouge et redescendre aussi vite qu' il était monté.
La messe continua. Un bourdonnement continu s' installa dans les rangs.
Quand on arriva au moment crucial de l' office, au moment où le prêtre va chercher le ciboire dans le tabernacle avec la réserve d' osties pour la communion, celui-ci ne put ouvrir la petite porte
faute de clé. De rouge, il devînt blanc comme un linge. Visiblement il craquait.
Le lendemain, lundi, on sut très rapidement que Lorin avait avoué. J' ignore de quel façon il a été découvert. Je crois tout simplement qu' il n' y a que lui qui pouvait organiser un tel sabotage,
nous le savions et les prêtres aussi sans doute.
L' après-midi même, nous vîmes Lorin descendre du dortoir avec ses valises...