Le courrier était distribué par le Z. Il prenait son rôle très au sérieux. Il allait chercher le paquet en milieu de matinée chez le préfet de discipline, Hyacinthe,
(ce n' est pas une blague, c' était son prénom), et il le dispatchait à chacun d' entre-nous. Nous devions lui verser 20 centimes par lettre recue, ceci pour alimenter une caisse
qui servait à payer l' abonnement à Spirou et à Tintin. D' après nos "pères", il s' agissait de revues absolument indispensables au développement de notre intellect...
Dans Tintin, il y avait les aventures de Michel Vaillant, au moins, ça je le lisais.
J' étais le principal fournisseur de la caisse car je recevais beaucoup de lettres, fort heureusement d' ailleurs, cela me redonnait le moral. Il y avait les différentes postulantes au voyage
en Afrique, il y avait la famille : Alain, mon frère cadet, mon père, quelques autres encore. Cet abondance de courrier a bien duré jusqu' à Noël.
Quand nous sortions en ville, sans lacet et sans ceinture, nous devions laisser le trottoir libre en cas de rencontre avec un "père". Je crois me souvenir qu' un jeudi après-midi, nous avons du
faire une déclaration d' amour en public à une jeune fille assise sur un banc. Comme ce n' est pas très net dans ma mémoire, je pense que j' y ai échappé.
Plusieurs fois, tous les "fils" ont retrouvé leur lit démonté, les draps éparpillés, d' autres fois, le lit en portefeuiile, ce qui est plus vache peut-être, mais moins fréquent, car il y
avait davantage de "main d' oeuvre".
On se demande toujours dans ces cas-là, pourquoi n' y -a-t-il pas de rébellion ? D' abord, il y a une grosse partie des "brimés" qui accepte ça comme un jeux et attend calmement que ça passe.
Quand à l' autre partie dont j' étais, elle faisait la tronche, rechignait, mais marchait quand même.
Une fois, l' un d' entre-nous s' est rebellé, il a refusé d' obéir aux ordres du Z. Après plusieurs sommations, le Z lui a défoncé le nez...Il savait ce salaud, que s' il cédait, c' en était fini
de son autorité. Le blessé déclara alors qu' il allait se plaindre et faire venir ses parents. Les "pères" lui répondirent d' une seule voix :"Nous te mettrons en quarantaine." Et moi, de
demander "Qu' est-ce qu' une quarantaine ?"
-Interdiction absolue de parler au pestiféré, on l'ignore, tout en lui faisant des petites crasses régulièrement, tous les jours, voilà, c' est ça et c' est TERRIBLE !!!"
Le bizutage était déjà interdit en 1960, il perdure encore sous une forme ou sous une autre dans les grandes écoles. Quand il s' agit de manifestations ludiques, cela n' a rien de grave, mais
quand les anciens en viennent aux sévices corporels qui atteignent la dignité humaine, il y a de quoi se poser les questions sur les motivations des exécutants et la responsabilité des chefs
d' établissements.
Dans les cours mixtes, c' est beaucoup plus grave. Chacun sait qu' il est très amusant d' enfermer dans une armoire une fille nue peinte en bleue et un garçon nu également peint en rouge, et
de les obliger à ressortir violet...Comme dit Solenn Colleter dans son livre : c' est quand même ces gens-là qui auront la prétention de diriger le monde dans quelques années...
Par rapport aux brimades des grandes écoles parisiennes, nous n' avons pas eu à nous plaindre, mais 3 mois, c' est long. Trois mois à chanter des chansons paillardes et à faire des pompes, on
atteint les sommets de la bêtise humaine.
C' est d' autant plus long quand vous êtes pensionnaires pour la première fois de votre vie et que les maths modernes vous sappent ce qui vous reste de moral, s' il en reste.
Quel est le but d' un bizutage ? Il doit former le caractère des "fils", leur donner un esprit de corps...Joyeuse "foutaise" que cela ! Je crois surtout qu' il satisfait la part de sadisme de
certains.
Il s' est terminé comme prévu le 2 décembre. Ce jour s' appelle
"l' inversion", les "fils" peuvent se venger sur leurs "pères". En grand maître, le Z se laissa faire, je le vois encore par cette froide matinée, parcourir la cour à quatre pattes...en
rigolant. Je n' y pris aucun plaisir et je laissai faire d' autres plus motivés que moi.
L' année suivante, c' était notre tour d' être les tortionnaires. Nous n' avons rien fait. J' espère que nos sucesseurs, fort de notre exemple, ont abandonné définitivement le bizutage à
St-Charles.
Pourquoi les directeurs d' établissements ferment-ils les yeux ? Ca, c' est une bonne question. Je crois qu' ils pensent sérieusement que ça trempe les caractères, que ça favorise le développement
de l' élite d' une promo.
Si la loi est appliquée maintenant, tant mieux ! Gageons qu' il y aura quand même une élite qui sortira des grandes écoles pour nous diriger...et souvent nous asservir...