Vous avez certainement remarqué que les élèves les plus charismatiques dans une classe sont ceux dont le travail scolaire n' est pas la priorité. A Saint-Joseph on n'
échappait pas à la règle.
J' aimais leur compagnie car ils avaient souvent des choses intéressantes à dire et je flirtais ainsi avec le monde des adultes. Ils avaient, en effet, toujours deux ans de retard au
moins...Ceux que j' aimais n' étaient pas des "vantards",
c' était rare qu' ils parlent des filles, et pourtant ils en connaissaient, je les rencontrais quelques fois en ville,serrant de près une belle...ou presque belle, les rares fois où je m' évadais
de la maison le jeudi après-midi.
Parmi ces "grands", il y avait Chardon, celui qui traduisait "Of course" par "de course" (voir chapitre 77), il y avait X, qui chantait merveilleusement "Au revoir Paris" de Charles Trenet (voir
chap 70) et puis il y avait Maggi, encore un fils
d' émigré italien dont le père était ...un riche entrepreneur en maçonnerie. Quoique que très différents l' un de l' autre, ils avaient en commun la gentillesse et l' élégance. Ils s' habillaient
comme j' aurai voulu l' être, pas de mal de plaire aux filles habillés comme ça !...Toujours en veste et cravate. Pendant les cours, ils rêvassaient, le prof les secouait pour les faire sortir de
leur torpeur. Ils avaient des parents divorcés. Ils étaient à St-Joseph parce que leur père avait le bras long et qu' il était souvent un ancien élève. C' était des garçons très intelligents,
mais le foyer familial perturbé et un manque de motivation pour les choses scolaires étaient les causes de leur retard.
Ils me faisaient penser aux héros de mes lectures : Vipère au poing, Les Aristocrates, Notre
prison est un royaume, Le grand Meaulne, et d' autres encore, livres que j' ai adorés.
Maggi était certainement le plus "cool" d' entre eux, il m' empruntait souvent un devoir pour le recopier pendant la récréation. Il avait donc 16 ans en 4° et très beau garçon, enfin... de ceux qui
plaisent aux filles.
Ses parents avait une vieille 203 Peugeot qui restait garée devant chez eux, Place de l' Eperon. Il aimait bien se donner une poussée d' adrénaline en venant à St-Joseph, rue de Lorraine, au volant
de la 203. Il mettait un chapeau et des lunettes de soleil et il s' arrêtait à quelques mètres de l' entrée de
l' école. Evidemment, il y avait au moins un copain qui l' avait vu arriver et le téléphone arabe fonctionnait à grande vitesse dans les rangs :" Maggi est venu en auto". C' était le héros du jour
!
La dernière vision que j' ai de lui, c' est le jour des résultats du brevet. Voyant que , contre toute attente, il était sur la liste des reçus, d' un coup de pédale, je fonce chez lui pour lui
annoncer la bonne nouvelle. Je sonne...je re-sonne, au bout d' un moment j' entends des rires et une cavalcade, il vient m' ouvrir avec 2 filles apparemment très énervées collées à ses basques. Je
lui annonce son résultat. Il me répond : "oui, oui, merci, mais je le savais déjà, mon père connait untel qui l' a renseigné, merci quand même...là, il faut que j' y retourne..."(en montrant les deux filles ). Je suis resté un peu coi... pour être poli.
Ce qui m' a profondément frustré, ce n' est pas tellement qu' il ne m' ait pas invité à prendre un verre avec eux, car, apparemment, c' est ce qu' ils faisaient vu leur état, mais de considérer
comme nul le fait que j' ai traversé Le Mans, en vélo, à toute vitesse, avant même d' annoncer mon propre résultat à ma famille. Je savais que ce résultat était important pour lui car son père lui
avait promis je ne sais quel cataclysme s' il était collé. Je me suis dit :" Tu vois mon bonhomme, à partir d' un certain âge, il faut bien te dire que la compagnie des filles est
bien plus appréciée que celles des amis...