ma vie depuis ma naissance entrecoupée d' un compte rendu de mes lectures favorites et de coup de coeur particulier sur l' actualité
Quand Europe N° 1 est né, ma tante a décrété que c' était trop "Jazz", elle disait ça avec un rictus de dégoût. Pour elle, tout ce qui était un peu rythmé était du
jazz. La radio était branchée en permanence sur Luxembourg ou France-Inter. Sur ces 2 stations, on n' entendait que Line Renaud, Luis Mariano, Georges Guétary et André Claveau...
A l' école, en discutant avec les copains, je me rendais compte qu' il existait autre chose et même qu' il se passait un phénomène qui se répètera en 1960 avec les Yéyé. Le chef de file de ce
phénomène des années 50, s' appelait Gilbert Bécaud. Les "grands" de 3° chantaient ses chansons à tue-tête en récréation.
Un dimanche, mon oncle Camille m' invite à passer la journée chez eux. Alors là, j' ai entendu du Bécaud toute la journée ! Ils avaient les premiers disques
45 t et le petit tourne-disques Tepaz ne chômait pas. Je fus évidemment conquis par ce qui me semblait être un bouleversement complet de la chanson française. Une des créations de Bécaud qui
"cartonnait" était "La corrida". Nous l' avons écoutée en boucle ce jour-là. Même encore aujourd' hui, je pense que c' est un chef-d' oeuvre.
Non loin de l' école, il y avait un petit magasin qui vendait des partitions musicales pour 3 francs, six sous...Vu le prix modique, je ne me suis pas privé d' en acheter quelques unes : La
Corrida, Le pays d' où je viens, Alors raconte, Ballons, Je t' appartiens...etc...De ces achats, je ne disais mot à ma tante. Je ne dévoilais rien de ma passion jusqu' au jour où le phénomène
Bécaud franchit enfin la barrière des radios arriérées...Gilbert Bécaud vînt même au Mans et le "Tout Le Mans" se précipita au Cinéma Le Français pour voir monsieur "100 mille volts". L' oncle
réussit à avoir 3 places et j' étais évidemment fort joyeux et très impressionné d' aller pour la première fois à un spectacle de cette envergure. Gilbert Bécaud faisait une tournée dans
toute la France pour présenter son film : Le pays d' où je viens. Il donnait son récital et après un entracte, nous pouvions voir le film qui était un gentil
mélo avec Gilbert et Françoise Arnould.
En classe de 4°, nous avions un professeur de français assez génial, dont je reparlerai plus tard. Un jour il nous demande de faire une rédaction sur le thème de la peur.
Je n' ai pas hésité une seconde, j' ai conçu la rédaction en prenant comme base la chanson "La Corrida":
"Les arènes gonflées d' une foule en délire
regorgent de couleurs et d' âpre envie de sang
il y a des soupirs et des éclats de rire
il y a de la peur, noire comme un taureau."
Et ainsi de suite...
Le jour où le prof M. Gallois a rendu les copies, il m' a félicité, malgré mon style peu académique, mais très original, selon lui. Il a lu mon "plagiat" devant les copains. J' ai vu
certains sourires entendus apparaître sur des visages, mais pas un n' a vendu la mèche...Bécaud était très, très loin des pensées de M. Gallois...
Une fois par an, nous avions un examen de chant. Il suffisait de choisir une chanson et de la chanter devant le prof et les copains. C' était M. Gallois qui
s' occupait de cet examen qui ne l' intéressait guère. Un de mes meilleurs copains chantait "Revoir Paris" de Charles Trenet et j' étais scotché tous les ans. Quand vînt mon tour, devinez ce que
je chantais : La Corrida, évidemment. Il y avait un petit risque, c' est que le prof reconnaisse ma rédaction...Mais il n' en fût rien, il devait penser à autre chose en m' écoutant
d' une oreille distraite. Depuis, cette chanson, je l' ai chantée dans toutes les réunions de famille, du moins tant que j' avais encore de la voix !