ma vie depuis ma naissance entrecoupée d' un compte rendu de mes lectures favorites et de coup de coeur particulier sur l' actualité
LE BATTAGE à LIGNIERES-CHATELAIN EN 1946
"Ecrire, c' est brûler vif, mais c' est aussi renaître de ses cendres " C' est Blaise Cendras qui a dit ça, il y croyait tellement qu' il a choisi
son pseudo en fonction de cette pensée : Blaise pour braises et Cendras pour cendres.
Personnellement, ce que je vous raconte ne m' a jamais quitté, ces souvenirs m'
habitent depuis toujours et je crois qu' ils resteront en moi, même après les avoir écrits.
Je vais essayer d' être un peu chronologique, ce sera plus facile pour vous y retrouver.
Je vais vous parler aujourd' hui d' un grand moment de la vie à la campagne : le battage de la moisson. Même pour un petit bonhomme comme j' étais (4-5 ans), c 'était un évènement parce qu' on en
parlait autour de moi, on s' exitait, on surveillait la maturité du grain, on se renseignait pour savoir si l' entreprise de battage ne prenait pas de retard sur son calendrier.
Mes parents devaient être à cette époque à Rouen, mais moi, pour un oui pour un non, j' étais toujours "fourré" à Lignières dans les jupons de ma grand-mère Catherine et de ma tante et marraine,
Jacqueline.
Le jour de battage, la maison était en effervescence tôt le matin, l' entrepreneur avait parfois amené son tracteur et placé la batteuse la veille au soir.
S' il faisait frisquet, il fallait réchauffer le bas moteur du tracteur, un "Société Française Vierzon" vert foncé, énorme..., avec une grosse roues sur le côté qui servait, à l' aide d' une
courroie, à entraîner la batteuse. On passait un produit poisseux sur la courroie pour ne pas qu' elle "saute".
Puis, lorsque le jour était bien levé, les gens arrivaient, ceux qui faisaient ça tout l' été, et les voisins qui aidaient et qu' on irait aider ensuite pour leur rendre leur journée.
Je n' ai pas souvenance que les gens se chamaillaient pour occuper telle ou telle place, je crois plutôt que chacun avait sa spécialité et personne ne contestait.
Il fallait beaucoup de monde : les gerbes de blé étaient empilées dans des granges appelées "tasseries", il fallait donc les sortir une par une et se les passer de mains en mains pour les
acheminer vers la batteuse. Là, il y avait un homme qui tranchait la corde de la botte de blé et balançait la gerbe dans la batteuse. Les grains de blé sortaient par de petits orifices situés à
l' arrière de la machine et que recueillaient des sacs de 50 kg.
Des hommes du genre "costauds" prenaient les sacs sur leur dos et les montaient d' abord dans le grenier (pour la nourriture des animaux de la ferme) et ensuite dans des chariots, pour
la coopérative je suppose.
Du haut de mes 4-5 ans, je voulais les aider...Je ne me souviens plus qui a eu l' idée de me donner un gant de toilette pour le remplir de blé et le monter au grenier. Je me vois encore sur
l' échelle de meunier, avec mon petit gant sur l' épaule, gênant évidemment les malabars avec leurs sacs de 50 kg. Loin de m' en vouloir de cette gêne, ils rigolaient...
Le seul arrêt de la journée, c' était pour manger le midi.
J 'avais ma place à table. Les hommes sortaient un couteau de leur poche, le tapaient sur le bord de la table pour évacuer un peu de poussière.
Jacques, un de mes oncles, réclamait " frites, frites, frites !!" et ma grand-mére retournait aux fourneaux pour une nouvelle tournée.
Pour moi, tout petit, j' étais au milieu des géants. Des géants qui avaient vécu la guerre, qui s' en étaient sortis et qui croquaient maintenant la vie à pleines dents.
Ces jours-là, pas question de sieste ! On remettait en route aussitôt et l' on continuait jusqu' à la dernière botte.
Je ne vous ai pas parlé de la poussière omniprésente, du cidre bien frais qui coulait à flot, mais ne saoulait pas,
des blagues qui fusaient de part et d' autre de la "tasserie" et à table.
J 'ai rarement vu des hommes et des femmes aussi heureux dans le travail.
la batteuse